22/03/2015

De la diversité à la fraternité

A tout problème, une loi : mettant l'imagination et la confiance dans l'intelligence humaine au second plan, le pouvoir politique reproduit à l'envi cette solution dont le principe est simple et dont la mise en œuvre est, en revanche, d'une complexité extrême.

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Le mérite essentiel des débats passés et à venir tient certainement moins au talent déployé par certains grands prêtres de la liberté pour inventorier les signes religieux, d'une part, et les attitudes ostensibles, d'autre part, qu'à la mise en lumière de la réelle quête de sens qui parcourt la société française et, singulièrement, son école.

Car, à supposer même que la loi qui s'annonce parvienne à repousser hors de celle-ci les extrémismes de tout poil, elle ne s'intégrera dans le corpus intouchable du droit national que si elle réussit, dans le même temps, à définir le mode de vie qui doit prévaloir en son sein.


Vivre ensemble : le mot est lâché. Et si le rapport de la commission Stasi l'évoque, c'est davantage par défaut que pour en décrire les comportements qu'il suppose. Il revient donc aux auteurs de la communauté éducative d'accomplir ce travail essentiel, autour de deux convictions.


La première consiste à tenir pour acquis le fait que les jeunes qui sont confiés à l'école d'aujourd'hui n'y vivront bien, et ne s'y comporteront bien – c'est-à-dire, à tout le moins, en citoyens respectueux du code laïc –, que dans la mesure où ils auront adhéré au contrat social que la nation doit leur proposer dès le temps de leur scolarité.


Cela suppose qu'un tel contrat existe véritablement, et que son contenu soit précisément défini, y compris quant au respect dû à la dimension religieuse à laquelle tout homme est en droit d'aspirer. C'est à cet égard que l'on aurait espéré une autre loi, qui définisse l'école République et la manière de s'y comporter ; mais, foin des regrets, il est encore temps d'écrire ce contrat, en y inscrivant ce qui rassemble et moins ce qui sépare, de sorte que celle-ci soit considérée tout à la fois comme un patrimoine commun, un lieu de vie attirant, chaleureux et enrichissant, et une communauté humaine incarnant la devise de fraternité dont les jeunes, et en tout premier lieu les si fragiles adolescents, ont tant besoin.


La seconde veut qu'il n'existe d'unité que dans la reconnaissance des diversités. Le monde froid et uniforme que certains tiennent pour le meilleur exemple de la laïcité n'est qu'une illusion car il en va des hommes comme des peuples : ils n'acceptent de s'unir que s'ils sont reconnus dans leur caractère propre, constitué de leur histoire, de leur culture et de leurs convictions, y compris religieuses ; ils ne peuvent vivre qu'en appartenant à différentes communautés, respectueuses les unes des autres, respectueuses parce que différentes : l'acceptation harmonieuse de l'altérité suppose en effet que l'on ait soi-même été reconnu et accepté par ses semblables, que l'on ait formé communauté avec eux, à défaut de quoi l'on force le trait et l'on crée un communautarisme par peur de ne pas exister aux yeux des autres.


Voilà pourquoi l'homme éprouve le besoin de s'affirmer par des signes extérieurs, voilà pourquoi ces signes peuvent et doivent être interpellation, source d'échange et de connaissance des cultures, voilà pourquoi, quels que soient les termes et les intentions de la loi, la France ne sera terre de liberté et d'égalité que si elle parvient à faire vivre sur son propre sol jeunes filles et jeunes gens, femmes et hommes différents et contribuant, par la rencontre de leurs différences, à l'édification de cette communauté de proximité que l'on nomme école et de cette communauté plus lointaine et pourtant si nécessaire que l'on nomme République

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28/10/2013

La faute aux espions...

Aen croire les commissions d'enquête qui se succèdent aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ce sont les services de renseignements qui doivent porter le chapeau des circonstances extravagantes ayant conduit à la guerre en Irak.


Chargées de répondre aux interrogations du public, ces commissions, toutes d'une compétence et d'une probité incontestées, n'ont jamais mis en cause ni George W. Bush ni Tony Blair.


Comment a-t-on pu se tromper à ce point sur l'arsenal irakien et affirmer que le danger qu'il représentait justifiait une guerre ? La faute en incombe, tout simplement, aux espions de Sa Majesté et aux agents – apparemment bien trop peu nombreux – d'une CIA naguère si redoutée. Voilà que sont jetés en pâture sur la place publique ces services secrets, qui, jusqu'à tout récemment, devaient, pour être efficaces, rester dans l'ombre.


L'explication est un peu simple. Quand bien même l'accepterait-on, peut-on imaginer que des chefs d'État comme Bush et Blair se laissent mystifier par leurs propres services d'«intelligence» ? Quoi qu'il en soit, pour que cela ne se reproduise pas, il est urgent de dépoussiérer ces vieilles agences restées trop longtemps endormies sur les lauriers qu'elles avaient bien mérités pendant la guerre froide.


La commission Butler à Londres, comme celle du Sénat à Washington, a donc atteint l'un de ses objectifs : à n'en pas douter, les crédits affectés aux services de renseignements connaîtront, sans tarder, une forte hausse. En Grande-Bretagne comme aux États-Unis. Mais cette consolation ne suffira pas aux maîtres espions de nos alliés : ils doivent s'attendre à se retrouver en position d'accusés dès la prochaine crise internationale.


L'opinion publique, elle, restera sceptique. La prochaine fois qu'un dirigeant essaiera d'entraîner son pays dans un conflit, les voix ne manqueront pas pour clamer : «Souvenez-vous de l'Irak.» Malheureusement, cela arrivera même si l'intervention est parfaitement justifiée.


Ni Butler ni les enquêteurs du Sénat américain n'ont répondu à la vraie question : dans quelles conditions une «guerre préventive», comme celle en Irak, est-elle justifiée ? La qualité du renseignement est un élément essentiel de la réponse. Reste la décision politique, une responsabilité à laquelle ni Bush ni Blair ne peuvent se soustraire.


Tous deux se sont appuyés sur de faux renseignements. Ils n'ont donc pas délibérément menti. Leur intégrité n'est pas mise en doute. Démontrer cela était l'objectif principal des commissions d'enquête. Mais le jugement de Bush et de Blair reste discutable. Accuser les espions suffira-t-il à protéger la crédibilité des dirigeants ? En Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, les électeurs le diront.

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