28/10/2013

Promenade dans un jardin tropical secret

Jardin privé unique en Europe, Les Cèdres à Saint-Jean-Cap-Ferrat ouvre parfois ses portes à des scientifiques et à des visiteurs encadrés par des botanistes (1). Un tour-opérateur (2) spécialisé en voyages naturalistes propose une visite de ce jardin, accompagnée par Francis Hallé, botaniste. Le prix du séjour ne conviendra peut-être pas à toutes les bourses, mais le commentaire du botaniste vaut le détour. Il permet d'aborder les plantes en apprenant leur biologie, leurs compositions chimiques et leurs liens de parenté. C'est passionnant et intelligent.
Ilot de nature tropicale préservé en France, Les Cèdres se hisse au rang des dix premiers jardins botaniques européens. Et l'on comprend pourquoi au premier coup d'oeil. Ce magnifique jardin dessiné par Harold Peto (1864-1933) emploie seize jardiniers permanents qui l'entretiennent à merveille. Plantés denses, les arbres du parc de 14 hectares s'étendent jusqu'au bord de la baie de Villefranche, sur une vue imprenable. Les cris des lémuriens ou des gibbons du zoo voisin et la présence de cinq cacatoès vivant en liberté confèrent au lieu un supplément d'exotisme. «Ce jardin traduit un véritable amour des plantes», confirme le professeur Francis Hallé. «De nombreuses thèses scientifiques y ont été réalisées», indique-t-il encore avec enthousiasme. «Les botanistes ont sous la main des plantes difficilement accessibles dans la nature.»


A l'état sauvage, on compte dans le monde environ 350 000 espèces différentes de plantes, dont 95% sont tropicales, la flore française ne représentant que 1,5% de la fourchette restante. Avec ses 52 000 espèces, le jardin botanique de Kew en Grande-Bretagne possède la plus grande diversité de végétaux provenant du monde entier. «Les plantes y sont plus nombreuses qu'aux Cèdres, mais moins belles», affirme Francis Hallé. Ici, plus de 14 000 espèces tropicales ont été plantées par Julien Marnier-Lapostolle, deuxième de la lignée des inventeurs du Grand-Marnier, une boisson alcoolisée à base d'orange.


Vingt-cinq serres très riches en spécimens variés abritent les plantes les plus fragiles. «Les jardiniers essaient d'abord de les faire pousser dehors. Si elles ne s'acclimatent pas, ils les rentrent pour les protéger», précise Philippe, le jardinier. Ici, les cactacées, broméliacées et orchidées d'Amérique du Sud se mélangent aux succulentes (plantes à organes charnus retenant l'eau) d'Afrique du Sud, de Madagascar, d'Arabie et d'Afrique de l'Est ainsi qu'aux didiéreacées épineuses endémiques de Madagascar qui font penser aux cactus du nouveau monde. Les plantes sont rapportées des pays tropicaux. C'est seulement quand elles fleurissent, ce qui leur arrive parfois après de nombreuses années, que les scientifiques découvrent éventuellement qu'il s'agit d'une nouvelle espèce.


Il y a cent cinquante ans, le sol était couvert de maquis, de pinèdes, oliviers, amelanchiers dont les rameaux servaient à faire les nasses des pêcheurs, de mystes, genets, lentisques et arbousiers. Construite vers 1830 dans le style de l'époque sarde avec trois bastides de métayers, la villa appartenait à la famille Pollonais, maire de Villefranche, qui y avait planté un grand potager, des arbres fruitiers et de la vigne. Aux abords de la maison se trouvaient des araucarias, des cupressus et des cèdres.


Aujourd'hui restent quatre cèdres bleus de l'Atlas et un magnifique cèdre de l'Himalaya plantés par Léopold II en entre 1904 et 1909, date de sa mort. La propriété devenue fondation du gouvernement belge et hôpital pendant la guerre est achetée en 1924 par Alexandre Marnier-Lapostolle. Il y maintient la culture des oliviers et des légumes et agrandit la plantation d'agrumes.


La villa est minée par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, mais Julien, fils d'Alexandre, a constitué les premières collections de palmiers, yuccas et nolinas. Il fait reconnaître l'intérêt scientifique de ses collections. Les Allemands déminent un passage réservé à un unique jardinier. Seul de la famille à s'intéresser aux succulentes, Julien s'inspire des travaux de son frère physicien pour l'introduction et la culture de ses plantes exotiques. En 1960, la collection comprenait déjà 13 000 espèces.


Francis Hallé commente. «Les plantes tropicales sont gigantesques, comparées aux nôtres. Une petite ortie d'ici devient un arbre là-bas. Ici, les plantes font ce qu'elles peuvent dans la durée de l'été.» Sous les tropiques, les fougères arborescentes atteignent 15 mètres, les tomates peuvent former des arbres de 2,50 m et les palmiers pousser jusqu'à 60 m. Là-bas aussi les plantes peuvent pousser d'un mètre par mois. Les roseaux et les eucalyptus figurent parmi les plus doués du genre. Les tailles comme les formes varient avec la chaleur. Pour preuve, le Romneya colteri, cette magnifique papaveracée (plante de la famille des pavots) de Californie qui montre son pétale blanc léger comme de l'organdi avec en son milieu un globe jaune aussi bombé que celui d'un oeuf au plat.


Et la promenade continue. Francis Hallé est infatigable. Comment fait-il ? Ici, un dragonnier qui mérite d'être vu, signale-t-il encore. On dirait que quelqu'un a secoué son pinceau de peinture blanche sur ses feuilles vertes. Là une solanacée : elles appartiennent à une famille très variée qui donne des plantes ornementales à fleurs aussi bien que des pommes de terre. Les pétales de ces fleurs sont soudés. Ils se ferment la nuit. La jaborosa d'Argentine est une solanacée souterraine qui pousse dans une rocaille. Les apocinacées, dont le laurier rose et le faux jasmin (apocinum qui tue les chiens) sont du poison... On pourrait y passer l'été.

(1) Renseignements : 04.93.76.16.61.

(2) Escursia, contact@escursia.fr ou 24, rue Ravignan, 75018 Paris. 375 euros pour deux jours et demi, voyage non compris.

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Des bactéries sous la glace.

D'après les dernières découvertes, il est tout à fait possible que des formes de vie puissent exister dans des lacs isolés de la surface par des centaines de mètres de la surface, dans un noir total. Une équipe internationale de chercheurs a récemment prouvé que les bactéries trouvées en 2002 dans un lac sous-glaciaire en Islande ne provenaient pas d'une contamination humaine. Il s'agit d'un petit lac de 100 m de profondeur niché dans le cratère du volcan Grimsvötn, sous une couche de 300 mètres de glace. La chaleur remontant du volcan suffit à maintenir l'eau du lac sous forme liquide.


Eric Gaidos, de l'université d'Hawaii, a expliqué mardi dernier lors d'un congrès d'astrobiologie à Reykjavik que des analyses ADN montrent que les bactéries trouvées dans le lac sont bien différentes de celles trouvées dans la neige en surface. C'est donc la première fois que l'on trouve des bactéries dans un lac sous-glaciaire sans aucune ambiguïté possible. Selon Eric Gaidos, il s'agit d'une découverte très encourageante pour la recherche de vie sur Mars. «Nous savons qu'il existe de la glace à la surface de Mars, explique-t-il. Et on suspecte qu'il y a eu des glaciers, et peut-être encore du volcanisme actif.» Toutes les conditions seraient donc réunies pour que la vie ait pu subsister sur la planète rouge, malgré des températures et une pression atmosphérique trop basses pour avoir de l'eau sous forme liquide à la surface.


La technique de forage utilisée pour aller rechercher de l'eau dans le cratère du Grimsvötn pourrait être utilisée pour aller explorer les eaux du lac Vostok. Les Américains et les Islandais ont foré la glace avec un jet d'eau presque bouillante. L'eau et les instruments de forage avaient au préalable été stérilisés pour éviter au maximum de contaminer les eaux du lac.


Même s'il ne reste plus que 130 mètres à forer sous la base russe de Vostok pour atteindre la surface du plus grand lac antarctique, le projet pourrait être bien plus complexe que ce qui a été fait pour le glacier islandais. L'année dernière, Chris McKay, chercheur au centre Ames de la Nasa en Californie, avait mis la communauté scientifique en garde contre les risques d'éruption lors d'un forage à Vostok. Selon lui, les grandes quantités de gaz dissoutes dans les eaux de Vostok, à cause de la pression énorme de la glace, pourraient avoir le même comportement qu'une bouteille de boisson gazeuse agitée avant l'ouverture. Malgré ces lourdes difficultés techniques, une équipe russe travaillant avec l'institut minier de Saint-Pétersbourg affirme être prête à reprendre les forages à Vostok

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Les bêtes de sexe sous le microscope

Son livre s'est vendu comme des petits pains au Royaume-Uni. Aux Etats-Unis, il a été utilisé au lycée comme en fac de biologie. Il est déjà traduit en neuf langues, dont le japonais, le chinois et le hongrois. Certes, le sujet peut sembler éculé. Pensez, la sexualité chez les animaux. Mais il est en même temps inépuisable. Et surtout abordé ici de façon originale, drôle et rigoureuse à la fois.

Pendant deux semaines, Le Figaro va publier des extraits du Manuel universel d'éducation sexuelle à l'usage de toutes les espèces selon le Dr Tatiana (1). Pour montrer l'incroyable diversité de la sexualité dans le monde animal, et accessoirement végétal, l'auteur, Olivia Judson, a imaginé le personnage du Dr Tatiana, sexologue à laquelle s'adressent l'abeille comme l'éléphant, le pou des éponges comme la mante religieuse.


Si Olivia Judson a assurément le goût de la mise en scène – sa mère, anglaise, adorait les canulars, son père, américain, a été critique théâtral pour Time –, cette séduisante jeune femme de 34 ans est avant tout une scientifique. Olivia quitte l'Angleterre pour passer sa licence à Stanford en Californie. «Au début, je voulais faire de la physique.» En 1989, lors d'un séisme à San Francisco, son livre de physique glisse et tombe dans la poubelle. Un signe ! Ce sera la biologie. A Oxford, Olivia se spécialise dans le comportement des oiseaux auprès de son directeur de thèse aujourd'hui disparu, Bill Hamilton. «C'est à l'université que j'ai découvert l'évolution. L'évolution n'est pas enseignée à l'école. Il n'y a aucun fil conducteur dans l'enseignement scolaire de la biologie, c'est désastreux», déplore la jeune femme, de son débit rapide.


Le personnage du Dr Tatiana a jailli lors d'une soirée entre amis. Dans une de ces conversations animées dans la cuisine, en allant chercher une bière au frigo, s'est élaborée l'histoire d'une reine d'abeille qui consulte un sexologue. C'est ainsi qu'est né le Dr Tatiana – le nom sonnait bien, pour parler de sexe –, émule du Dr Ruth qui aurait pour clientèle toutes les espèces de la création. Le Dr Tatiana est apparu une première fois sous la plume d'Olivia Judson dans les colonnes du très sérieux hebdomadaire britannique The Economist, où la biologiste a fait un temps ses armes de journaliste scientifique.


L'idée d'en faire un livre s'est imposée. «Naïvement, je croyais qu'un livre se ferait en six mois.» La gestation durera quatre longues années, ponctuées de périodes de doute. Car si Olivia souhaitait divertir, elle se voulait irréprochable sur le plan scientifique. En 2000, l'apprenti écrivain quitte son appartement londonien pour s'installer dans le midi de la France, à l'hôtel – «ça me revenait moins cher». Elle passe cinq mois dans le petit village de Sommières, où elle reprend tout de zéro. C'est que le projet éditorial est ambitieux : chaque lettre au Dr Tatiana doit pouvoir être lue séparément, mais une cohérence d'ensemble structure le propos, beaucoup moins anecdotique qu'il n'y paraît. Pour atteindre son objectif, le Dr Judson a fait un peu d'observation, mais s'est surtout transformé en rat de bibliothèque. Sa bibliographie sélective de plus de sept cents références est d'ailleurs disponible sur simple demande au Seuil.


Depuis la sortie du livre, Olivia Judson enchaîne vacances et voyages de promotion pour son «manuel». Elle tourne actuellement une version de son oeuvre adaptée pour la chaîne de télévision britannique Channel 4. «Je n'avais pas autant ri depuis des années, ce tournage, c'est le mariage d'un documentaire avec le Rocky Horror Picture Show.»

Toujours rattachée à l'Imperial College de Londres, elle prépare avec des collègues deux publications scientifiques, l'une sur l'évolution du code génétique, l'autre sur une modélisation du comportement sexuel.

Bien sûr, au fil des interviews au sujet de son livre, les questions indiscrètes voire grivoises sont récurrentes. Les effets de son livre sur sa vie intime ? «J'aime penser que je fais partie d'un Kama Sutra cosmique !»


Son espèce préférée ? La bonellie verte (qui fera l'objet de la dernière chronique dans la série du Figaro). Chez ce ver marin, le mâle est 200 000 fois plus petit que sa femelle. Un record ! Et ce n'est pas tout : alors que le sexe semble tellement déterminant pour l'identité de chacun, la bonellie naît asexuée, et c'est sa première rencontre qui déterminera si le ver devient mâle minuscule ou femelle géante. La sexualité du dauphin («il semble vraiment s'amuser») fait cependant davantage fantasmer Olivia que les moeurs de la bonellie.


Au-delà de l'aspect anecdotique de l'inventaire des pratiques en vogue dans l'Arche de Noé, Olivia a découvert que l'étude de la sexualité a considérablement changé au cours des dernières décennies. C'est seulement dans les années 1970, explique la biologiste, que les scientifiques se sont aperçus que les femelles de nombreuses espèces ont beaucoup de partenaires. La conception anthropomorphique traditionnelle du mâle polygame et de la femelle soumise est ébranlée. Cela semblait logique, dans le cadre de la sélection naturelle, que les mâles veuillent répandre leur semence, donc leurs gènes, partout. Ce n'est que dans les années 90 que la science, grâce à la génétique, a démontré le bénéfice que les femelles tirent de la polygamie. «Sur le terrain, ce n'est pas toujours facile de distinguer deux mâles. Les analyses génétiques ont montré que les femelles infidèles ont plus de descendants et en meilleure santé. Beaucoup de scientifiques ne sont toujours pas conscients de cette réalité : les femelles sont volages.»


Olivia Judson se défend de tout propos moral à usage humain bien que, par provocation, elle aime dire qu'elle se sent «libérée» grâce à son livre. Pour elle, la vie est une perpétuelle guerre des sexes dans laquelle mâles et femelles n'ont pas les mêmes intérêts. Cependant, si ces conflits d'intérêts allaient trop loin, cela conduirait à l'extinction des espèces. Et si personne n'y trouvait son compte – voire du plaisir –, il y a longtemps que la sexualité aurait disparu de la planète au profit par exemple du clonage.

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