29/10/2013

Les Macédoniens, de la nostalgie à l'exil

Antonio dit qu'il oublie tout le soir venu, quand il boit le café avec sa femme en regardant couler le Vardar. Dans leur maison à Veles, qui donne directement sur le grand fleuve macédonien, les Tanev attendent un heureux événement. Martin, 6 ans, aura bientôt un petit frère ou une petite soeur. «Je veux leur offrir ce qu'il y a de mieux, insiste Antonio. Des jouets, des études, des vacances.»

Antonio Tanev a 31 ans. Il se rend tous les jours à Skopje, à 40 km au nord de Veles. «En bus, précise-t-il. En voiture, c'est trop cher.» Antonio est serveur au Térésa, un des bons petits restaurants du centre de la capitale, juste à côté de la statue de Mère Térésa, née de parents albanais, à Skopje, en 1910. Il gagne ici à peine plus que le salaire minimum officiel : 200 euros par mois. Plus les pourboires. Mais en ce moment, il n'y a pas de pourboires. Il n'y a presque plus de clients. La faute aux travaux d'embellissement de la rue Makedonja, qui sera bientôt réservée aux piétons. «La faute à l'économie qui va mal, à la corruption et aux Albanais», accuse Antonio. Lui est orthodoxe, Macédonien slave, comme la majorité des habitants du pays. «La minorité albanaise a pris trop de pouvoir et c'est elle aussi qui dirige la mafia, affirme Antonio. Depuis 2001, tout va mal.»


2001. Cette année-là, l'ancienne République yougoslave de Macédoine a failli basculer à son tour dans la guerre. Les Albanais musulmans du fief indépendantiste de Tétovo, à la frontière du Kosovo, prennent les armes et marchent sur Skopje. Ils sont arrêtés par l'armée. On compte plusieurs dizaines de morts. Les négociations s'engagent aussitôt sous l'égide de la communauté internationale qui veut à tout prix éviter un nouveau conflit dans la région. La paix revient, pas la croissance. «Avant, ma femme gagnait à elle seule 500 euros par mois, se rappelle Antonio. Elle tenait un magasin de vêtements pour jeunes qui marchait bien. On pouvait partir en vacances en Grèce, se baigner dans la mer.» Depuis, faute de clients, le magasin a fermé. Et la famille Tanev n'est plus repartie en vacances. Antonio, lui, est retourné à l'étranger, seul et pour travailler. En Allemagne, en Italie et en Grèce, pour la saison des oranges. «Jamais plus de trois mois, à cause des visas», précise-t-il.


Le pays est en crise. Le taux de chômage est passé au-dessus de 30% et rares sont les jeunes qui veulent rester. Seules la Serbie et la Bulgarie voisines ne demandent pas de visa. Pour les autres pays, les délais sont interminables et les démarches décourageantes. Le questionnaire que l'ambassade de France a soumis à sa fille arrache des larmes à cette cardiologue de Skopje. «J'ai toujours aimé votre pays, mais pourquoi nous humilier ?», interroge-t-elle.


Les Macédoniens sont au bout du rouleau. Mais, le plus souvent, ils n'en montrent rien. À Skopje ou à Tétovo, les jeunes filles aux tenues légères et les garçons en T-shirt moulant se prélassent aux terrasses des cafés. Les vieux jouent aux cartes. Et d'une table à l'autre, la musique couvre les conversations. Toujours les mêmes. «On ne parle que de ça, se désole Petrit Nezeri, un comédien de 27 ans. À la télévision, dans les restaurants, partout dans le pays, les gens sont obsédés par les problèmes ethniques. On y perd toute notre énergie. On y passe tout notre temps. C'est au détriment du reste, les livres, la culture, le travail.» Avec son look punk et son goût pour la musique anglo-saxonne, cet Albanais musulman de Tétovo est à des années-lumière des islamistes et des partisans de la «Grande Albanie». Aujourd'hui, Petrit s'apprête à jouer en Bulgarie la pièce d'un écrivain bosniaque mise en scène par un Macédonien slave. «Pour le théâtre, on peut encore voyager. Mais, faute d'argent et de visa, les vacances à l'étranger, c'est devenu très difficile.» Petrit ne pense pourtant pas s'installer dans un autre pays. À Skopje, il gagne 450 euros, de quoi vivre correctement, aller au cinéma deux ou trois fois par semaine et payer les études de sa femme.


«On a beau essayer de l'éviter, la politique revient sans cesse, témoigne Marija Dimic. C'est pour cela que je n'achète plus de journaux, ils ne parlent que de ça.» Professeur de français et interprète, cette élégante jeune femme s'estime heureuse. Avec ses deux salaires, elle mène la vie qu'elle veut. Ses économies, elle les consacre aux voyages. Cet été, ce sera l'Egypte ou la Grèce. Elle n'a pas encore décidé. Ce qu'elle sait en revanche, c'est qu'elle ne se sent pas macédonienne, «même si je suis née ici». À 24 ans, ses racines sont en Serbie, d'où ses deux parents sont originaires. «Là-bas, on considère que la Macédoine est un pays serbe, souligne Marija. D'ailleurs, les cuisines sont presque les mêmes. De la viande, des pommes du terre, du chou...» Trop occupée à jongler entre ses deux boulots, Marija n'a pas le temps de faire la cuisine. Elle vit avec ses parents, et c'est sa mère qui prépare les repas. Célibataire, elle a eu pendant longtemps un ami et dit avoir le temps de songer au mariage. «Aujourd'hui, les filles de 30 ans célibataires, ça existe en Macédoine. Alors, j'ai encore de la marge...»


«Les relations entre hommes et femmes restent très compliquées, témoigne Jean-François Guissoegou, Macédonien d'adoption. On ne fréquente quelqu'un qu'après avoir pris des renseignements auprès de l'entourage.» Ce Franco-Gabonais de 36 ans connaît bien les moeurs balkaniques. Ancien employé de la Croix-Rouge française, il a sillonné l'ex-Yougoslavie pendant quatorze ans. Et c'est en Macédoine qu'il a choisi de vivre. Pourquoi ? «Je n'ai jamais su ce que j'aimais ici, c'est un trou paumé, s'amuse-t-il. Les mentalités sont les mêmes qu'en Serbie, mais sans les avantages d'une grande ville comme Belgrade. La Macédoine est pourtant le seul endroit où je me sente chez moi. Pour m'intégrer, je n'ai pas eu de mérite, je parle macédonien. Au fond, ici, c'est plus facile d'être Gabonais qu'Albanais...»


Seul obstacle : le mariage. Jean-François a hésité longtemps avant de dire «oui» à Zorica. Ce n'est qu'après la naissance de leur seconde fille que Jean-François accepta de se plier au rite orthodoxe. «Ça commençait à jaser sérieusement autour de nous. Même ma femme se demandait si j'étais un homme sérieux.» Depuis, deux autres enfants sont nés. «C'est le vent du Kosovo», rigole le beau-père. Clin d'oeil au taux de fécondité nettement plus élevé chez les Albanais que chez les Slaves. «Les gens ont le sens de la dérision : dès que les larmes ont séché, les tragédies deviennent des sujets d'histoires drôles», sourit Jean-François.


Keti Lucik, elle, n'a pas le coeur à rire. «À cause de la crise, le pays vit replié sur lui-même, témoigne cette retraitée de Skopje. À l'époque de la Yougoslavie, on pouvait circuler partout en Europe.» La Macédoine était alors une «région en voie de développement» soutenue par des fonds spéciaux de la Fédération. Aujourd'hui, les aides de l'Union européenne et des Etats-Unis ne suffisent plus. Avec près de 400 euros de retraite, Keti ne se plaint pas, songeant à ceux dont la pension minimum est quatre fois moins élevée. Mais, dit-elle, «on était plus heureux avant. Chez les gens qui ont vécu sous Tito, il y a une vraie nostalgie.» Dans les petits cafés populaires, on passe en boucle les chansons de l'époque. Et depuis peu, les vedettes serbes, slovènes ou croates reviennent donner des concerts en Macédoine.

Chez les plus jeunes, aussi, on écoute les stars des pays de l'ancienne Yougoslavie. Mais les titres sont plus récents, comme les dernières rengaines croates ou serbes de l'Eurovision. Hazize Muharemi aime la musique classique, les mélodies albanaises et la chanteuse serbe Ceca. À 22 ans, cette étudiante de Tétovo vit toujours chez ses parents. Mais elle espère pouvoir vivre en couple avant de se marier, «pour voir si ça peut marcher». Ses amis sont, comme elle, musulmans, mais aussi orthodoxes. Hazize rougit. Elle n'a encore jamais embrassé de garçon. «Bientôt peut-être...»

Pour l'heure, elle se consacre à ses études à l'université privée de l'Europe du Sud-Est, créée après les événements de 2001. L'inscription de mille euros, Hazize se l'est payée elle-même, grâce aux cours de soutien scolaire qu'elle donne aux plus jeunes. Avec les 250 euros qu'elle gagne chaque mois, il lui reste largement de quoi s'amuser. «Mais à Tétovo il n'y a pas grand-chose à faire, sourit-elle. Il n'y a ni cinéma, ni piscine, ni théâtre et, le soir, tout ferme à minuit.» Hazize a un rêve : étudier un an à l'étranger. «Je ne veux pas vivre hors de Macédoine plus longtemps, parce que c'est mon pays et parce que si tous les jeunes partent, alors les mentalités ne changeront pas», dit-t-elle.

Antonio Tanev, lui, est parti. Avant de quitter le pays, nous sommes repassés par le restaurant Térésa de Skopje. Il n'était plus là. «Antonio a reçu un coup de téléphone avant-hier pour aller travailler en Grèce, indique sa collègue. Il a pris le train aussitôt. Il reviendra pour la naissance de son enfant...»

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