28/10/2013

Les bêtes de sexe sous le microscope

Son livre s'est vendu comme des petits pains au Royaume-Uni. Aux Etats-Unis, il a été utilisé au lycée comme en fac de biologie. Il est déjà traduit en neuf langues, dont le japonais, le chinois et le hongrois. Certes, le sujet peut sembler éculé. Pensez, la sexualité chez les animaux. Mais il est en même temps inépuisable. Et surtout abordé ici de façon originale, drôle et rigoureuse à la fois.

Pendant deux semaines, Le Figaro va publier des extraits du Manuel universel d'éducation sexuelle à l'usage de toutes les espèces selon le Dr Tatiana (1). Pour montrer l'incroyable diversité de la sexualité dans le monde animal, et accessoirement végétal, l'auteur, Olivia Judson, a imaginé le personnage du Dr Tatiana, sexologue à laquelle s'adressent l'abeille comme l'éléphant, le pou des éponges comme la mante religieuse.


Si Olivia Judson a assurément le goût de la mise en scène – sa mère, anglaise, adorait les canulars, son père, américain, a été critique théâtral pour Time –, cette séduisante jeune femme de 34 ans est avant tout une scientifique. Olivia quitte l'Angleterre pour passer sa licence à Stanford en Californie. «Au début, je voulais faire de la physique.» En 1989, lors d'un séisme à San Francisco, son livre de physique glisse et tombe dans la poubelle. Un signe ! Ce sera la biologie. A Oxford, Olivia se spécialise dans le comportement des oiseaux auprès de son directeur de thèse aujourd'hui disparu, Bill Hamilton. «C'est à l'université que j'ai découvert l'évolution. L'évolution n'est pas enseignée à l'école. Il n'y a aucun fil conducteur dans l'enseignement scolaire de la biologie, c'est désastreux», déplore la jeune femme, de son débit rapide.


Le personnage du Dr Tatiana a jailli lors d'une soirée entre amis. Dans une de ces conversations animées dans la cuisine, en allant chercher une bière au frigo, s'est élaborée l'histoire d'une reine d'abeille qui consulte un sexologue. C'est ainsi qu'est né le Dr Tatiana – le nom sonnait bien, pour parler de sexe –, émule du Dr Ruth qui aurait pour clientèle toutes les espèces de la création. Le Dr Tatiana est apparu une première fois sous la plume d'Olivia Judson dans les colonnes du très sérieux hebdomadaire britannique The Economist, où la biologiste a fait un temps ses armes de journaliste scientifique.


L'idée d'en faire un livre s'est imposée. «Naïvement, je croyais qu'un livre se ferait en six mois.» La gestation durera quatre longues années, ponctuées de périodes de doute. Car si Olivia souhaitait divertir, elle se voulait irréprochable sur le plan scientifique. En 2000, l'apprenti écrivain quitte son appartement londonien pour s'installer dans le midi de la France, à l'hôtel – «ça me revenait moins cher». Elle passe cinq mois dans le petit village de Sommières, où elle reprend tout de zéro. C'est que le projet éditorial est ambitieux : chaque lettre au Dr Tatiana doit pouvoir être lue séparément, mais une cohérence d'ensemble structure le propos, beaucoup moins anecdotique qu'il n'y paraît. Pour atteindre son objectif, le Dr Judson a fait un peu d'observation, mais s'est surtout transformé en rat de bibliothèque. Sa bibliographie sélective de plus de sept cents références est d'ailleurs disponible sur simple demande au Seuil.


Depuis la sortie du livre, Olivia Judson enchaîne vacances et voyages de promotion pour son «manuel». Elle tourne actuellement une version de son oeuvre adaptée pour la chaîne de télévision britannique Channel 4. «Je n'avais pas autant ri depuis des années, ce tournage, c'est le mariage d'un documentaire avec le Rocky Horror Picture Show.»

Toujours rattachée à l'Imperial College de Londres, elle prépare avec des collègues deux publications scientifiques, l'une sur l'évolution du code génétique, l'autre sur une modélisation du comportement sexuel.

Bien sûr, au fil des interviews au sujet de son livre, les questions indiscrètes voire grivoises sont récurrentes. Les effets de son livre sur sa vie intime ? «J'aime penser que je fais partie d'un Kama Sutra cosmique !»


Son espèce préférée ? La bonellie verte (qui fera l'objet de la dernière chronique dans la série du Figaro). Chez ce ver marin, le mâle est 200 000 fois plus petit que sa femelle. Un record ! Et ce n'est pas tout : alors que le sexe semble tellement déterminant pour l'identité de chacun, la bonellie naît asexuée, et c'est sa première rencontre qui déterminera si le ver devient mâle minuscule ou femelle géante. La sexualité du dauphin («il semble vraiment s'amuser») fait cependant davantage fantasmer Olivia que les moeurs de la bonellie.


Au-delà de l'aspect anecdotique de l'inventaire des pratiques en vogue dans l'Arche de Noé, Olivia a découvert que l'étude de la sexualité a considérablement changé au cours des dernières décennies. C'est seulement dans les années 1970, explique la biologiste, que les scientifiques se sont aperçus que les femelles de nombreuses espèces ont beaucoup de partenaires. La conception anthropomorphique traditionnelle du mâle polygame et de la femelle soumise est ébranlée. Cela semblait logique, dans le cadre de la sélection naturelle, que les mâles veuillent répandre leur semence, donc leurs gènes, partout. Ce n'est que dans les années 90 que la science, grâce à la génétique, a démontré le bénéfice que les femelles tirent de la polygamie. «Sur le terrain, ce n'est pas toujours facile de distinguer deux mâles. Les analyses génétiques ont montré que les femelles infidèles ont plus de descendants et en meilleure santé. Beaucoup de scientifiques ne sont toujours pas conscients de cette réalité : les femelles sont volages.»


Olivia Judson se défend de tout propos moral à usage humain bien que, par provocation, elle aime dire qu'elle se sent «libérée» grâce à son livre. Pour elle, la vie est une perpétuelle guerre des sexes dans laquelle mâles et femelles n'ont pas les mêmes intérêts. Cependant, si ces conflits d'intérêts allaient trop loin, cela conduirait à l'extinction des espèces. Et si personne n'y trouvait son compte – voire du plaisir –, il y a longtemps que la sexualité aurait disparu de la planète au profit par exemple du clonage.

Publié dans Sciences & Santé |

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